L'HYPNOTHÉRAPIE
qu'en
attendre contre l’acouphène et l’hyperacousie.
par Antoine Späth, psychologue, hypnothérapeute.
Extrait d'un article tiré de la revue Tinnitussimo
juillet 2001.
Nombreux sont ceux qui rêvent d’une potion magique contre les acouphènes. Hélas, le remède universel n’existe pas, en tout cas pour l’instant. Cependant certaines approches thérapeutiques peuvent se révéler efficaces pour soulager la souffrance qu’occasionne ce symptôme. L’hypnothérapie en est une.
Nous
allons maintenant définir une approche thérapeutique qui souvent offre un
certain intérêt dans l'aide que l'on peut apporter aux personnes souffrant
d'acouphènes. Car l'acouphène, avant d'être un symptôme, est un vécu
émotionnel, et c'est à ce titre que la pratique de l'hypnose peut s'avérer être
salvatrice.
L'hypnose
reste encore, malgré son utilisation actuelle dans de nombreux hôpitaux, entouré d'un halo de mystère. Il existe une certaine
appréhension liée en partie à l'image véhiculée par les spectacles de cabaret.
L'hypnose thérapeutique est bien loin de ces mises en scène qui utilisent la
crédulité des participants.
L'hypnose
est maintenant reconnue comme utile dans de nombreuses problématiques: contrôle
de la douleur, dépendances (tabagiques, alcooliques, alimentaires), toutes les
affections psychosomatiques (acouphènes, affections dermatologiques, troubles
sexuels, etc.) et également les difficultés psychologiques.
Il
est difficile de définir ce qu'est exactement l'hypnose. C'est un état de
conscience qui n'est ni du sommeil ni du rêve, et qui ne correspond pas
également à l'état de veille. Il semblerait, mais cela est très récent et reste
au conditionnel, qu'une équipe de l'université de Liège dirigée par Pierre Maquet ait réussi à identifier une zone spécifique du
cerveau qui serait activée pendant l'état d'hypnose. Cette zone activée serait
un marqueur psychophysiologique de cet état modifié de conscience. L'état
d'hypnose est vécu par le patient suivant une échelle qui va d'une conscience
importante de ce qui l'environne jusqu'à une immersion plus générale dans un
vécu intérieur. L'hypnose peut être perçue à la fois comme un état
physiologique où domine l'activité parasympathique assimilée à un état de
relaxation, et à un mode de fonctionnement psychique. L'hypnose se présente
avant tout comme un processus interactionnel qui permet de suspendre l'activité
consciente afin de libérer le fonctionnement inconscient. Les associations
liant symptômes, vécu émotionnel et processus cognitif sont réaménagés,
recadrés. L'attention pourra se porter sur un autre mode d'attribution de la
valeur affective et cognitive d'un symptôme.
Il
existe plusieurs possibilités d'induire l'état hypnotique qui sont le fruit des
différentes évolutions historiques de l'idée et de la pratique de l'hypnose.
L'hypnose pratiquée auparavant résidait surtout sur une attitude autoritaire de
l'opérateur qui formulait des suggestions directes destinées à influencer
l'inconscient du patient. L'état d'hypnose actuellement ne se résume plus
simplement comme on pouvait le postuler auparavant à un état de passivité dans
lequel viendrait s'imprimer de nouvelles suggestions. La nouvelle compréhension
de l'état hypnotique insiste beaucoup plus sur le travail inconscient qui est
réactivé dans une perspective résolutive d'un problème. Plutôt que de greffer
des pensées nouvelles, il s'agit d'amener le patient à réveiller ses propres
potentiels internes qui dorment. L'hypnose n'a plus pour finalité d'endormir…
mais de réveiller l'inconscient d'un patient !
C'est Milton H. Erickson (1901-1980)
psychiatre américain qui a renouvelé la pratique de l'hypnose thérapeutique.
Pour éviter les écueils d'une pratique de l'hypnose directe, autoritaire où
était utilisée l'intimidation, Erickson a développé
une approche qui met en avant une plus grande coopération du patient avec le
thérapeute. Ce ne sera pas : «Dors ! Je le veux ! », mais
plutôt une invitation respectueuse à rentrer en état d'hypnose.
Le
psychologue aura surtout comme ligne conductrice dans ce type d'approche
thérapeutique de construire une relation. C'est sur ce socle relationnel que
pourra se bâtir et émerger les effets thérapeutiques de l'hypnose. Pour les
praticiens en hypnose ericksonienne, l'inconscient
sera perçu plutôt comme un réservoir de ressources contrairement à l'approche
psychanalytique qui voit dans l'inconscient un lieu d'accumulation de désirs
libidinaux refoulés. Le praticien en hypnose peut orienter la relation
hypnotique à travers de multiples pratiques. Soit à travers une approche cognitivo-comportementaliste, soit dans une perspective de
compréhension d'un symptôme ou uniquement une visée résolutive du symptôme.
Le
symptôme est toujours un événement fortuit, lié à un dysfonctionnement plus
général qui est la maladie, ou à un désordre relationnel si l'on se place à un
niveau psychologique. On peut
appréhender le symptôme comme un message qui vient alerter sur un état de
désordre plus grand qui se situerait ailleurs. Le symptôme alimente le désordre
et le désordre alimente le symptôme. Il se crée une circularité comme dans le
symptôme acouphénique où l'acouphène active le
mal-être et où le mal-être réactive l'acouphène. L'hypnose permet de rompre avec cette
circularité. Le symptôme comme le suggère François Roustang
(« Influence 1990 ») serait le produit d'une isolation. On pourrait
illustrer métaphoriquement cette idée en imaginant une rivière qui s'écoule,
dans laquelle on pourrait observer invariablement des tourbillons comme si
l'eau était captive de ce petit lieu. Un symptôme est toujours une fixation, un
accroc à un mouvement plus général et spontané. Si l'acouphénique
écoute ses oreilles, le bègue en cherchant ses mots les perd, l'insomniaque en
cherchant le sommeil recule le moment de sa survenue, une personnalité phobique
en pensant à sa peur la réactive, etc. On pourrait multiplier ces exemples pour
beaucoup de difficultés de l'existence.
La relation hypnotique permet la dissolution de cette isolation et la
réintégration d'un élément de la vie psychique dans le flux général des
pensées. L'acouphénique
entend
bel et bien un bruit qui siffle, chuinte, bourdonne, etc. dans toutes les
gammes du clavier bien tempéré de J.S.Bach, mais il
n'entend plus que cela !
La
pensée s'est arrêtée là, tout au moins pour les 2 ou 3% de personnes pour
lesquelles ce symptôme est invalidant. Plutôt que de se tourner et de s'ouvrir
vers l'extérieur, l'acouphénique devient l'hyperacousique de lui-même !
Au
moment où vous lisez cet article, il y a au moins une dizaine de bruits
environnants que vous n'entendez pas. Prenez plaisir maintenant à prendre le
temps pour vous en rendre compte.
Vous
pouvez entendre maintenant par exemple tous les bruits usuels de votre
environnement qui habituellement passent inaperçus. Vous allez peut-être
entendre le bruit du réfrigérateur qui s'arrête et enfin entendre le silence.
Mais si vous allez encore plus loin dans votre écoute, vous pourrez entendre
les bruits de votre corps en activité.
Le souffle de votre respiration, les battements de votre cœur, les
froissements de votre corps, etc. La vie est synonyme de mouvements et donc de
bruits. L'idée du silence est une construction de la pensée. Le silence ne peut
pas exister tant que vous êtes en vie. Et si parfois vous entendez le silence,
vous ne faites que croire qu'il existe. Personne n'entend spontanément les
bruits de son corps sauf lorsqu'ils viennent signifier un signal d'alerte. Augmentation de la respiration, battements du
cœur qui s'accélèrent sont autant de bruits de votre corps qui appellent à une
modification comportementale. Une fois ce changement obtenu, vous oubliez ce
message de changement. Vous pouvez de nouveau oublier ce bruit interne et avoir
l'illusion du silence. C'est votre esprit inconscient qui organise cette
illusion du silence. Votre esprit inconscient sait faire cela, produire de
l'oubli ou de la distraction sur la multitude des bruits qui environne.
L'hypnose ericksonienne, comme nous l'avons vu, est
une pratique qui vise à réactiver ces fonctionnements naturels de
l'inconscient.
Il
existe donc un fonctionnement inconscient de l'esprit qui naturellement
amplifie, diminue et surtout sélectionne toute la variété des manifestations
sensorielles qui nous parviennent. Cette propriété naturelle de l'esprit est
absolument stupéfiante. Elle peut ainsi
permettre aux personnes qui vivent dans des ambiances sonores très importantes
de ne plus les entendre. On observe ainsi des attitudes étonnantes: les
employés d'une discothèque par exemple discutent entre eux comme si le bruit
ambiant ne couvrait pas leurs paroles. Ces personnes ont appris à adapter leur
fonctionnement sensoriel à une situation extrême, jusqu'à oublier complètement
que le bruit excessif est un réel danger pour leur système auditif. Le
fonctionnement inconscient de leur esprit sélectionne les bruits pertinents
pour continuer à accomplir leur tâche. L'hypnose est aussi un apprentissage où
on apprend à fonctionner différemment pour développer ou stimuler ce principe
de pertinence sensorielle. C'est ainsi que souvent l'acouphène est accompagné
d'hyperacousie ou plutôt l'hyperacousie est souvent précurseur de l'arrivée de
l'acouphène. L'acouphène peut être compris comme une forme d'hyperacousie de
soi-même. Cette manifestation pathologique répond exactement à ce
dysfonctionnement de l'esprit où l'inconscient, au lieu d'effacer ces bruits
ambiants inutiles à l'existence, les amplifie. Souvent la nature et la
spécificité de ces bruits amplifiés restent liés à une composante émotionnelle
qui est propre à l'histoire individuelle de chaque personne. Pour l'un ce sera
les cris d'enfants, pour l'autre la circulation automobile, etc. Mais l'aspect
émotionnel sera toujours au centre de ce dysfonctionnement. Il est vrai qu’il
est plus
facile
d'identifier un traumatisme sonore (c'est plus criant…) qu'un trouble
émotionnel. Ce désordre émotionnel
désorganise le fonctionnement des organes des sens jusqu'à perturber ce
principe de pertinence sensorielle. On peut identifier facilement cette difficulté
à discriminer l'importance et la pertinence des sons chez les personnes
porteuses d'appareils auditifs. Ces appareils amplifient plus ou moins la
totalité des stimulus sonores ambiants. On n'a pas
encore, à ma connaissance, développé d'appareil auditif pouvant reproduire
intégralement cette propriété d'adaptation de l'esprit qui vise à ajuster la
pertinence de perception sensorielle à l'univers sonore ambiant. Ces personnes
porteuses d'appareils auditifs doivent réaliser un véritable apprentissage pour
ne plus percevoir la totalité des sons qui leurs parviennent. Quel étonnement
de réentendre par exemple le bruit de ses pas ou le tic-tac
de sa montre. C'est cet apprentissage accessible à tous qu'il convient de
développer en utilisant l'état d'hypnose.
Cette
détérioration du fonctionnement de l'esprit ne reste pas cantonnée seulement au
système auditif. Il existe des perceptions anormalement amplifiées ou diminuées
pour les autres organes des sens. Le manque d'ajustement de perception
sensorielle se retrouve également pour le système visuel dans le cas de
photophobie par exemple. La sensibilité a une odeur peut-être valable et
sélective, il est possible de devenir anormalement hypersensible à une odeur,
jusqu'au dégoût, ou de ne plus sentir cette odeur. Certaines personnes
perçoivent anormalement leur odeur corporelle au point de vivre dans la crainte
constante d'être senti par l'autre. Elles en arrivent à ne plus pouvoir se
sentir et à utiliser le parfum comme un écran entre elle-même et le monde
environnant. Le parfum devient alors une véritable prothèse olfactive (un
générateur d'odeur blanche…). Une odeur agréable ou désagréable peut également
persister malgré l'absence de stimulation. Le mécanisme psychique et
neurologique est certainement identique aux modalités fonctionnelles de
l'acouphène et de l'hyperacousie. Certaines personnes peuvent amplifier une
sensation douloureuse, ou une caresse, d'autres la diminuer jusqu'à ne plus la
sentir. La douleur est toujours une
expérience subjective investie d'une multitude de significations
psychologiques, qui contribue à construire cette perception douloureuse. Le
surinvestissement émotionnel d'une douleur contribue à amplifier celle-ci. Le
surinvestissement émotionnel négatif de l'acouphène participe de ce
fonctionnement au même titre qu'une douleur physique.
La
relation hypnotique permet de dissocier la perception sensorielle du vécu
émotionnel associé à celle-ci.
Il
est possible d'associer plusieurs techniques hypnotiques qui visent toutes à modifier
ou réinterpréter l'expérience de douleur morale que constitue l'acouphène.
C'est
toujours avec cette triade qu'il faut composer: informations sensorielles,
émotions, mémoire. On ne pourrait pas passer en revue toutes les techniques
hypnotiques utilisables pour ce genre de difficulté dans un petit article comme
celui-ci. Cependant il serait intéressant de développer quelques arguments sur
l'auto-hypnose, technique, que tout le monde peut
pratiquer individuellement.
Tout
le monde a expérimenté à un moment ou à un autre un état d'hypnose sans le
savoir. Il est arrivé à tout le monde
d'avoir un livre dans la main, immobile les yeux fixés sur une page et de
s'apercevoir au bout de 10 minutes que son bras est toujours immobile. L'esprit s'est échappé dans
une
rêverie ou un souvenir. Cette manifestation assez commune est un état d'auto-hypnose spontané. L’auto-hypose résulte également de
l'apprentissage d'une technique d'auto-induction qui permet de s'absorber en
soi-même. On peut orienter cette auto-hypnose vers un état de relaxation qui constitue un
préliminaire important pour d'autres possibilités de changement. Il est assez
facile d'obtenir cette relaxation qui présente en soi des vertus thérapeutiques
considérables. Une fois obtenu cet état
d'auto-hypnose, il s'agit d'orienter le
fonctionnement inconscient vers un apprentissage de nouvelles cognitions,
l'évocation de certaines procédures mnésiques ou même s'adresser à soi des
suggestions thérapeutiques.
La
pratique de l'hypnose permet dans des proportions importantes de réduire ou de
stopper le vécu affectif douloureux qui est associé à l'acouphène. Elle permet
parfois dans une proportion moindre, qu'il est malaisé de quantifier, d'enlever
totalement ce bruit. Pour les patients
qui viennent avec une demande centrée sur le symptôme, la difficulté s'accroît.
Pour les patients acouphéniques qui viennent
consulter pour d'autres problèmes, on s'aperçoit que les acouphènes
disparaissent fortuitement. Pour d'autres encore, l'acouphène ne constitue pas
réellement une souffrance. Une patiente, qui a toujours entendu ce bruit, le
décrivait naïvement comme le bruit du silence…
Le
silence a un prix. Il consiste non plus à écouter ses oreilles mais à être
réellement à l'écoute de soi-même !